Vraren était barricadé, mais les hautes portes de bois étaient grandes ouvertes, presque accueillantes. « Les portes de l'Enfer » dit Dvain pour lui même. Il avançait doucement, cherchant les cadavres au hasard des rues. Alors que l'odeur et l'omniprésence de la mort lui retournait les entrailles, le jeune soldat vit scintiller le métal d'une armure à travers l'infernale brume. Dvain mit un foulard devant son visage et enleva sa tunique, malgré le froid. Il la déchira et enroula ses deux bras avec le tissu sombre avant de tirer le corps par les poignets. Encore une fois, Dvain remercia le ciel de lui avoir accorder un peu d'intelligence. Agissant ainsi, il ne prenait pas beaucoup de risques.
Rapidement, il fut de retour au campement. Les sentinelles ronflaient encore bruyamment, les soldats cuvaient tranquillement leur vin, aucun ne viendrait lui chercher de noises, même s'il transportait un de ces « maudits cadavres », comme ils disaient. Bientôt, il fut devant Dame Olléa. Penchée au-dessus du corps, elle étudia minutieusement le pauvre homme. Au bout d'une heure, elle leva les yeux vers Dvain. Ils étaient rouges à force de concentration. Sur son front, des perles de sueurs froides montraient plus son horreur que le reflet vide de son regard. Sa respiration était rapide, un peu trop. Une veine battait à sa tempe. Tout en elle montrait la peur, l'angoisse qu'elle éprouvait. Si les sons n'avaient pas été bloqués au fond de sa gorge, elle aurait sans doute crier. Avec un effort surhumain, elle déclara d'une voix tremblante, à peine perceptible:
« Je t'en supplie, débarrasse moi de ça...
- Bien sûr, Dame Olléa. »
Le jeune soldat saisi une nouvelle fois le cadavre et le traîna jusqu'au Pic. Là, il le jeta du haut de la falaise, le laissant s'engouffrer violemment dans la froide noirceur des déferlantes. Sans même une pensée pour le pauvre homme, Dvain retourna dans la tente d'Olléa. Quand il fit irruption, la jeune femme blonde pleurait à chaudes larmes. Ses petits yeux verts ne montraient plus qu'une extrême tristesse, celle d'un rêve brisé. Le jeune soldat défit son armure et la prit dans ses bras.
« Tu es venu chercher ta récompense ? Olléa renifla.
- Je ne sais que vous répondre, Dame Olléa.
- Tu aurais raison, après tout je te l'ai promis. Tu as bien travaillé, même si les découvertes que j'ai faites ne m'apprennent rien de bon. Tu l'as mérité et, au final je pense en avoir envie. Tu ressembles tellement au roi. Je sais, c'est un blasphème, mais c'est la vérité. Vous avez tous deux ce visage fin et ces yeux si bleus, ces épaules larges et ces longues et puissantes jambes.
- Je ne suis pas le roi, mais je vous offrirai tout ce que je peux vous donner, Olléa. »
Olléa se réveilla, nue aux côtés de Dvain. La ressemblance avec le souverain était réellement marquante. Qu'il soit un de ses bâtards ne l'auraient pas étonnée. La capitaine lui caressa tendrement la joue. Elle lui devait bien ça, grâce à lui, elle s'était sentie tellement moins seule. Mais elle devait maintenant se consacrer à autre chose que ses petites histoires de coeur. La maladie qui frappait maintenant ses hommes était d'origine magique, il n'y avait aucun doute. Les marques noires étaient trop parfaites, les yeux étaient tellement voilés et, ce sourire si marquant sur les lèvres du soldat mort. Comme si l'évidence l'avait soudain touché. C'était un véritable mystère, qu'elle ne saurait résoudre sans l'aide d'un oracle. Le lendemain, ils lèveraient le camp et iraient chercher la sale petite gamine. Elle avait le pouvoir d'après le roi et, il ne pouvait qu'avoir raison. Vraren était mort, ils pouvaient bien l'abandonner quelques temps, afin de mieux le retrouver dans quelques semaines. Elle devait organiser tous les préparatifs d'un départ imminent, la journée serait vraiment longue.
Quelques soubresauts, Vraren renaissait, comme chaque matin. Chacun se levait, sauf les malheureux soldats morts de froid dans la nuit. Vérala avait accumulé un véritable stock de potions en tout genre qui s'étaient révélées indispensables pour le stratagème des villageois, aussi bien pour la brume artificielle que pour leur prétendue maladie. Les Vrareniens se droguait la nuit entière avec une mixture particulière, un somnifère puissant qui les faisaient passer pour mort le soir venu. Les marques noires n'étaient rien de plus qu'une encre magique qui ne disparaissait qu'avec de l'eau salée. Tout fonctionnait à merveille. Les soldats étaient tués les uns après les autres, empoisonnés. Désormais, la terreur chez l'ennemi était telle que la plus grande des offensive les frapperait le soir même. Tous les guérisseurs s'étaient enfermés dans une cave, depuis des semaines, ils mettaient au point un poison. Il avait la couleur, l'odeur et enfin le goût du vin, mais quiconque en buvait succombait dans les dix secondes, marqué de tâches noires. Chacun des villageois savait qu'un corps avait été dérobé, ils les comptaient. Ils en avaient déduit que les soldats quitteraient le village dès le lendemain. Il fallait donc agir vite. Bientôt le poison fut prêt, il ne manquait plus que la nuit tombe.
Et le soleil se coucha dans un de ces magnifiques dégradés de rouge. Deux guérisseurs vêtus d'armures de la garde Royale quittèrent le village sans bruit. L'opération ultime du plan commença. Il n'y aurait plus aucun soldat pour en témoigner le lendemain.

